15 place du Centre ou Général Leclerc

15 place du Centre ou Général Leclerc

Sur la place du centre cet immeuble présente plusieurs caractéristiques de la Renaissance: sculptures autour de la porte, une façade plein sud aux ouvertures généreuses et un escalier en granite rampe sur rampe exceptionnel pour la ville de Lannion. Au XVIIème il abritait un commerce de draps et de soie. Vide depuis plusieurs années et en mauvais état, ce beau bâtiment mérite une restauration de qualité. Il possédé par la commune au travers d’un portage EPF et en décembre 2021 le conseil municipal a validé sa cession au profit de la SCI JEPE Trégor. L’immeuble est donc en cours d’acquisition en vue d’une réhabilitation complète visant à créer un commerce ou un restaurants ainsi que 3 logements confortables (deux grands T2 et un T4 en duplex sous les combles). Des conventionnements avec l’ANAH et Action Logement permettront de proposer des loyers sociaux à des locataires salariés du privé et aux revenus plafonnés.

Très belle composition de façade typique de la Renaissance, fin XVIème ou début XVIIème. Les linteaux des fenêtres ne sont pas horizontaux, en raison de la suppression des poteaux en vitrine, à une époque non déterminée. A l’arrière la suppression d’un mur de refend au RDC a également provoqué affaissement et fissure. Les travaux de remise en état seront donc importants.
Carte postale de la place du Centre autour des années 1900. A droite de l’immeuble en question on y distingue une boulangerie, ce qui explique la présence d’un four à l’arrière qui a récemment fait l’objet d’articles dans la presse. Au dessus de la vitrine du RDC on distingue deux ouvertures aujourd’hui comblées.
Porte d’entrée de l’immeuble présentant un style typique de la renaissance avec ses pilastres à chapiteaux doriques. Les deux disques ou médaillons encadrant la clé du cintrage de la porte sont également typiques de la Renaissance, on retrouve ces motifs notamment au château d’Azay Le Rideau (1521).
Magnifique escalier en granite rampe sur rampe, dit à l’italienne par opposition à l’escalier à vis à la française héritier des château forts. C’est un signe de l’arrivée de la Renaissance dans la région. Entièrement maçonné jusque dans les combles cet escalier occupe une place prépondérante dans l’architecture du bâti et continue jusqu’à aujourd’hui à impressionner les visiteurs. Fissuré à plusieurs endroits il nécessite une restauration par un maçon spécialisé dans le bâti ancien.
Vides depuis plusieurs années, les étages sont restés « dans leur jus » du XIXème siècle.

Projet architectural
Le projet s’inscrit dans la redynamisation du centre historique et consiste à :
– mettre en valeur des éléments patrimoniaux, notamment les façades, la cage d’escalier et les planchers.
– créer un commerce en RDC d’environ 100m2, la surface actuelle sera agrandie par l’arrière
– aménager 3 logements dans les étages: 2 appartements de 60m2 et un appartement de 95m2 environ. Les salons seront orientés au sud face à la place et les chambres au calme sur l’arrière.
Cette réhabilitation sera l’occasion de mettre aux normes l’ensemble du bâtiment: coupes feu, réseaux d’eau et d’électricité, isolation thermique, étanchéité…

Étude de l’état sanitaire du bâti, vue du 1er étage. Chaque étage possède son lot de fissures et d’infiltrations ainsi qu’une part d’inconnue derrière les doublages.

Historique de l’immeuble
La date de construction n’est pas précisément connue, d’après le style du bâtiment il devrait dater de la fin du XVIème ou plus vraisemblablement du début du XVIIème siècle. Une étude de dendrochronologie permettra de trancher la question. Les archives nous fournissent quelques informations sur les propriétaires successifs, elles seront complétées par des recherches plus approfondies.
1665 : Acquisition par Henri JAGOU, Sr de Tromenguy et Jeanne Le BEAU « marchand de drap et de soye » (Réformation de la noblesse à Lannion, AN P1629). Henry JAGOU est marchand de luxe qui n’a pas d’origine noble, il ne possède d’ailleurs pas de blason répertorié. Il a bien hérité quelques pièces de terre cultivable de ses parents mais il a surtout construit sa fortune par l’habilité de son commerce. Celui-ci portait sur deux domaines: l’agriculture et le commerce de textile. Il possédait en effet plusieurs fermes et pièces de terres autour de Lannion placées en fermage et qui lui rapportaient des revenus confortables. Les inventaires réalisés en 1663 juste avant son mariage et en 1691 juste après sa mort en témoignent (AD22 2E348 fond JAGOU). Il pratiquait par ailleurs le commerce de draps et de soie. La correspondance conservée aux archives montre qu’il pratiquait le négoce avec des marchands de Morlaix et le commerce de détail dans sa boutique à Lannion. Ses livres de comptes sont d’ailleurs extrêmement bien tenus. Enrichi, il achète en 1644 les 2 maisons en pan de bois à l’angle de la place du centre et de l’actuelle rue des Chapeliers (Réformation de la noblesse à Lannion, AN P1629). En 1665 il acquiert notre immeuble qu’il loue à Françoise JAGOU, sa fille, tout juste mariée à Julien CHAUVEL, Sieur des Roches. Ceux-ci participent activement à l’activité commerciale de draps et de soie.

L’impressionnante signature d’Henri JAGOU, Sr de Tromenguy AD22 2E363.
Livre de comptes de l’année 1682 tenu par Julien CHAUVEL et Françoise JAGOU. Les dettes « actives et passives » sont consciencieusement notées. Ici la mention de transactions de pièces de toiles avec François Le ROY marchand à Morlaix. AD22 2E120 fond CHAUVEL.
Signature de Julien CHAUVEL et Françoise JAGOU lors dans déclaration de la réformation autour de 1680, AD44 B1658

Après le décès de sa première femme Jeanne LE BEAU,Henry JAGOU épouse en secondes noces Anne LE BOULOIGN qui lui donnera deux fils. Ceux-ci ne participeront pas au commerce de leur père. Pour information, voici l’arbre des descendants d’Henry JAGOU.
1690 : Henry JAGOU décède et dès l’année suivante les hostilités débutent entre les enfants issus de ces deux mariages. Les enfants du second mariage contestent le partage de l’héritage et chiffres à l’appui remettent même en cause l’inventaire des biens de leur père réalisé en 1663 soit avant son premier mariage (AD22 2E363). S’en suivent enquêtes, tentatives de médiation, procès puis appels. L’affaire est d’abord jugée à Lannion et se termine à la cour du parlement de Bretagne en 1736 qui déboute les CHAUVEL et évalue le préjudice à régler aux BOULOIGN avec les intérêts. Les CHAUVEL trouvent finalement un accord entre eux dix ans plus tard (AD22 3E50/22), ainsi la succession est soldée 50 ans après le décès d’Henry JAGOU.

Inventaire des biens d’Henry JAGOU en vue de règlement de sa succession. Au regard de l’épaisseur du document, on imagine à la fois la richesse du personnage et la grande précision de cet inventaire. En fait dans le conflit opposant les 2 branches de la famille, plusieurs inventaires ont été réalisés. Celui-ci a été commandé par la cour royale de Lannion (AD22 2E363 fond JAGOU KERGARIOU), il s’agit d’une petite partie des pièces de procès qui se sont étalés sur une cinquantaine d’années.

Après le décès de son père, Françoise JAGOU, dame des Roches, possède l’immeuble comme en témoigne le relevé de l’Egail de 1697 conservé à Lannion ( CC7 ). Par contre elle n’y habite plus, l’immeuble est placé en location. Peut être suite au décès de son mari Julien CHAUVEL survenu en 1695.

Autre maison, cour et une petite maison derrière appartenant à la demoiselles de roches et possédée par la dame douarière de Crésolles baillée sols 410. En 1697, Françoise JAGOU, dame des Roches, est donc bien propriétaire de l’immeuble.

Au XVIIIème siècle l’immeuble reste dans la famille CHAUVEL, les relevés de capitations pour la rue Suzaine mentionnent régulièrement le Sieur CHAUVEL des Portes, il s’agit en fait de Hyacinthe Joseph CHAUVEL, le petit fils de Julien CHAUVEL (AD35 Capitations de 1753, 1755, 1767 et 1771 à Lannion). La capitation était un impôt direct établi par le roi de France, qui dépendait de la richesse des contribuables. Ses relevés offrent aujourd’hui de précieuses informations sur les habitants de l’époque.

Régulièrement Hyacinthe Joseph CHAUVEL payait environ trente livres d’impôts aux capitations, sa contribution figurait parmi les plus importantes de la ville. La présence de trois domestiques dans son immeuble est également une preuve de sa richesse.

En 1772 Hyacinthe Joseph CHAUVEL décède à Lannion à l’âge de 78 ans. Manifestement l’immeuble reste dans la famille car en 1789 une rente foncière consentie par son petit fils l’écuyer Hyacinthe Marie de CRESOLLES est mentionnée dans un acte notarié en lien avec l’immeuble.

1800: Jérôme GANET, facteur à Morlaix, est mentionné comme propriétaire sur le plan Burdelot. D’après l’acte de 1811 les propriétaires sont plutôt son épouse, séparée de biens, Anne Georgine SAMOUAL, et sa parente Marie Anne Le MENER. Lors de la vente de 1811 la maison est ainsi décrite: « RDC d’une entrée, d’un salon et une cuisine, cave en dessous, deux fours sur le derrière où existe un hangar et un corridor à trois étages servant à la fréquentation des latrines, une petite maison à buée et une écurie ; au premier étage de la maison une chambre donnant sur la rue et une autre sur la cour, même appartement au second et troisième étage avec grenier par dessus. » AD22 4Q1524 (hypothèque). L’immeuble est alors loué aux époux FOURQUET.

Signatures de l’acte d’achat de 1811: Anne Georgine SAMOUAL, épouse de Jérôme GANET, la vendeuse pour moitié, Marie Anne Le MENER représentée par DEMINIAC, Charles DUFOUR et son épouse les acheteurs, ainsi que la signature du notaire Pierre Marie ALLAIN.

1811 : Charles DUFOUR, époux de Marie BOHIC et négociant à Lannion, acquiert l’immeuble. Ce sera sa seule propriété et suite au décès de sa femme il revend l’immeuble.

Recensement de 1846: dans l’immeuble Mme BOHIC habite seule avec son fils Charles, cirier de métier. Son mari Charles DUFOUR habite en fait à Paimpol où travaille également son autre fils Pierre en tant qu’avocat.

1847 : Mlle Denise Le GRUIEC, commerçante à Lannion, acquiert l’immeuble auprès des DUFOUR pour la somme de 9000 francs, payés par moitié le jour de l’acte et par moitié 4 ans plus tard.

Signature de l’acte d’achat de 1847. On y reconnaît bien les vendeurs DUFOUR, l’acheteuse Denise Le GRUIEC ainsi que le notaire Pierre Marie ALLAIN.

1856 : René ROBERT, principal du collège rue des capucins et professeur rue de Kerampont achète l’immeuble avec son épouse Marie Louise PERROT. Au recensement de 1861, il est par contre présenté comme négociant. En 1867 celui-ci décède et en 1872 Marie Louise se remarie avec Yves Marie LESPAGNOL, capitaine au long-cours.

Recensement de la rue Suzaine en 1876. Marie Louise ROBERT s’est remariée avec Yves Marie LESPAGNOL, capitaine au long-cours.


1892 : La veuve de Charles CREAC’H est mentionnée comme propriétaire au cadastre suite à la famille ROBERT qui a possédé l’immeuble jusqu’en 1882. Aujourd’hui encore l’immeuble est connu sous le nom CREAC’H.

Extrait de la matrice cadastrale, le propriétaire Pierre ROBERT y est bien mentioné avec une entée en 1873 et une sortie en 1882. A partir de 1892 c’est la veuve de Charles CREAC’H qui est propriétaire de l’immeuble.

Selon les auteurs l’immeuble sera nommé hôtel CHAUVEL, CREAC’H ou FERRAGUT, la dernière boutique en place. Le plus juste serait en réalité de l’appeler hôtel JAGOU, celui-ci étant le premier propriétaire connu et par ailleurs illustre personnage.

Articles de presse

Le Trégor 16/12/2021
Le Télégramme 15/12/2021